Aider les sciences grâce aux langues maternelles

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Publié le 01 mar 2013 dans Interventions

Qu’en est-il de la culture scientifique ? Et quid du métier de rédacteur en chef d’une revue francophone de sciences analytiques ?

Étant aux commandes de la seule revue francophone destinée aux spécialistes de sciences analytiques, votre serviteur rencontre souvent des difficultés pour commander des articles scientifiques en français. En effet, les chercheurs, surtout universitaires, ne souhaitent ou ne peuvent pas investir de leur temps dans une publication qui ne pourra être comptabilisée dans leur évaluation professionnelle.

Ce magazine, Spectra Analyse, n’est pas indexé et même s’il l’était, son facteur d’impact serait sans doute systématiquement réduit à néant par le choix de l’emploi du français. En effet, même si les communautés francophones de sciences analytiques fleurissent non seulement en France, mais aussi notamment au Canada, en Belgique, en Suisse et en Afrique du Nord, le nombre des citations d’articles serait vraisemblablement quasi nul.

Or, toujours dans le champ d’activité de Spectra Analyse, les discussions telles que celles que l’on pouvait suivre à Spectr’atom, le congrès de Spectrométrie atomique qui se tient régulièrement à Pau et dont les sessions se déroulent en français, témoignent du dynamisme et de la qualité des échanges. Ceux-ci se déroulent entre personnes partageant la même langue maternelle ou presque et alors que cette communauté a pris l’habitude de penser aussi en anglais.

On comprend bien l’idée de pousser les chercheurs à publier dans les revues internationales qui sont indexées et dont l’« impact factor » des articles permet, en dépit de biais bien connus  (citations mutuelles organisées sur une grande échelle, plagiat, abus du copier-coller, etc.), de soupeser leur poids dans une communauté scientifique internationalisée.

Cependant qu’en imposant cette règle, on a sans doute contribué à la destruction de bon nombre de publications scientifiques françaises et donc, à celle de plusieurs emplois de véritables journalistes scientifiques, on  n’a pas du tout réussi à favoriser les publications des scientifiques français, bien au contraire : ce n’est nullement le fruit du hasard si les grandes revues internationales se concentrent sur les territoires anglophones ou sont aux mains d’éditeurs ayant su prendre les devants quant à l’emploi exclusif de la langue anglaise.

On ne saurait reprocher à l’ensemble de la communauté scientifique française d’être trop exigeante sur la qualité, mais ses sociétés savantes s’arc-boutent sur ce qui pourrait sembler être des détails, notamment de forme et d’intérêt, ce qui conduit à favoriser une forme d’autocensure, l’une des caractéristiques culturelles française les plus typique. Ce n’est nullement le cas dans les pays émergents, notamment en Asie, qui semblent pris d’une frénésie de publication d’autant plus forte que leurs chercheurs bénéficient dans certains cas d’un contexte de croissance économique favorisant les investissements de R&D à une échelle que nous n’avons sans doute jamais connue.

Un responsable universitaire me confiait récemment qu’alors qu’il lui fallait faire des demandes multiples auprès d’organismes différents afin de justifier l’achat d’un spectromètre de masse, ses collègues chinois en obtenaient une dizaine après un simple courriel. La situation lui semblait d’autant plus grotesque que lorsqu’il publiait l’annonce d’un recrutement pour une thèse ou un stage d’ingénieur, il se trouvait inondé de plusieurs milliers de candidatures en provenance de ces pays émergents. Prêts à s’expatrier pour venir apprendre en France, ces postulants, une fois rentrés et devenus ex stagiaires, sont souvent propulsés à des postes à haute responsabilité. Ce sont eux qui commandent les nouvelles machines tout en publiant à tour de bras alors même que leurs ex camarades français se retrouvent souvent avec un diplôme qui ne leur sert pas dans un emploi de caissier de supermarché.

Derrière ce manque d’enthousiasme vis-à-vis des publications en français sans facteur d’impact, apparaît en toile de fond le sombre tableau d’un double naufrage culturel et scientifique. Ces jeunes gens qui se retrouvent ainsi coupés de leur communauté scientifique en sont l’exemple : immergés dans un public qui n’a que faire de leurs éventuelles lumières, ils deviennent rapidement improductifs pour leur discipline et la part des impôts des contribuables français ayant financé leurs études apparaît avoir été gaspillée.

La pratique de la science est en soi une fabrication de connaissances nouvelles destinées in fine à être communiquées. La langue joue donc un rôle fondamental dans cette pratique. Même s’il ne s’agit pas de lutter contre la mondialisation de la science ou de trouver la recette d’une croissance retrouvée, il serait sans doute bienvenu de cultiver le dynamisme de nos communautés scientifiques chargées de créer les innovations et donc les emplois de demain, comme les connaissances nouvelles qui permettront ces innovations.

Dans ce double processus, l’emploi du français est un facteur important sur les deux versants de la science : celui qui réunit les scientifiques au sein de groupes vivifiés par le partage de leurs réflexions au jour le jour et celui du public. S’agissant des journalistes scientifiques, leur travail de décodage a toutes les chances de tomber en dehors des préoccupations quotidiennes d’un public qui ne peut plus suivre l’actualité des sciences depuis que celle-ci passe exclusivement par des publications anglophones ne s’adressant qu’à des communautés limitées. Voilà pourquoi, en tant que journaliste de science, nous ne pouvons souvent que « répondre à des questions que l’on ne se serait jamais posé ».

 

Pourquoi ne pas inverser la vapeur et favoriser toutes les formes de communications scientifiques ?

Il suffirait de changer les règles d’évaluation des chercheurs en comptabilisant les efforts qu’ils consentent volontiers pour l’information du public.

Claude Reyraud

« Lettre à Sylvestre Huet, Président de l’Association des journalistes scientifiques de la presse d’information (AJSPI) »
 
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