Tendance au mutisme

Publié le 12 août 2011 — par nitroglobus A
Catégorie(s) Interventions

Accablé alors que tu as un toit, un peu d’argent de côté ? Tu n’es pas sérieux ! Pourtant, on a une vague impression d’être inutile, car complètement transparent dans une société qui se plait  chérir les vérités toutes faites dans l’instant, sans réfléchir et avec la seule évaluation de sa propre situation, celle qui serait au centre de l’univers…

Appuyez sur le champignon... La semence sera féconde et vous surprendra.

Dessin à l'encre (40 x 50 cm)

Or, une idée qui flotte un instant, il est possible de la retrouver plus tard… Mais le développement de l’exposé qui permettra de faire passer cette idée dans une autre conscience, ou simplement d’informer, voilà qui reste un travail à mener dans l’urgence. Sans quoi les liens s’effacent peu à peu et cette restitution devient de plus en plus difficile. L’augmentation de la difficulté de ce travail de développement est bel et bien exponentielle tant la matière qui supporte cette pensée est molle et fragile, réceptive à toute nouvelle stimulation… C’est l’idée qui est en danger dès qu’elle ne peut plus pousser telle une plante, juste assez arrosée, bien fixée au sol.

Or voilà que celui qui a pour ambition de faire profession de donneur d’idée, même s’il ne fait qu’informer de celles des autres, se trouve plongé dans le grand bain et qu’il peine à prendre pied. D’où viennent donc ces difficultés ?

Dans les flots surabondants, ce monde dérive vers un libéralisme désinhibé, décomplexé et bien entendu, charriant une dose d’arrogance insoutenable, laquelle s’exprime dans tous ses rouages, des plus hautes fonctions administratives, jusqu’aux guichets, de moins en moins nombreux et de plus en plus encombrés, qui reçoivent encore le pécus vulgus, le public, le peuple, les gens, tous de plus en plus éparpillés, individualisés, mais pour pieux se fondre dans le liquide débordant les frontières de jadis et qui semblent pouvoir contribuer à lui faire accepter la médiocrité de sa situation.

Voici donc celui qui refuse cette médiocrité soumis à un surcroit de pression. Il se rend bien compte que les seules issues désormais acceptables sont de rejoindre l’un ou l’autre fan-club ; c’est à dire, au mieux et dans son domaine, de laisser aller ses propres idées au profit de celles de personnes déjà reconnues et qui ont exprimées les leurs.

Rien de grave répliqueront en cœur les préfets, commissaires, recteurs, directeurs, chefs et sous-chefs et jusqu’aux agents administratifs siégeant aux guichets et fiers d’exhiber leur pouvoir sur les choses et les gens. La société qui s’administre comme une entreprise se justifie : au nom de l’efficacité, il convient de limiter les voies détournées, de faire taire les voix discordantes, de n’accorder de place aux quémandeurs qu’après un examen attentif de leur test de graphologie ou de leur signe astral. Il est bon de se montrer plus effarouché qu’une biche redoutant le chasseur criminel lorsque se présente un candidat potentiel affublé d’une coupe de cheveux non conforme, trop gros, ou trop maigre, trop jeune ou trop âgé, trop chic ou trop négligé, ayant choisi la mauvaise couleur pour sa cravate ou son tailleur, doté d’une voix trop forte ou affublé d’un défaut de diction, d’un grain de beauté, d’une coquetterie ou, signature d’un extrémisme néfaste et dangereux, ne portant aucun vêtement, chaussures ou accessoires qui soit « de marque ». Il va sans dire que bien souvent ce dernier défaut s’accompagnent d’un trop plein d’expériences pour le môns rédhibitoire.

À l’heure où fleurissent les cabinets de conseil se vantant de réduire nos impôts à coup d’investissements dans la pierre et le sable, notre seule liberté serait de réduire nos charges, nos coûts, notre empreinte carbone, laquelle devrait fondre comme nous-mêmes deviendrions transparents, cette fois au nom de la cause majeure, celle de la préservation de l’environnement et de la nécessaire efficacité qui en découle. C’est bien la loi du rendement maximum qui continue, mais à la mesure de l’urgence absolue attribuée à la situation de notre belle planète, une loi érigée en dogme universel. Et cette idée s’applique au besoin au mépris des valeurs de solidarité, pourtant tout aussi constitutives du genre humain.

Oui, il est solidaire de commencer par payer ses impôts à un état qui devrait redistribuer les richesses au bénéfice des plus démunis. Mais chut, on est bien loin de ces préoccupations… Si l’on ne peut plus profiter de SES avantages, alors où va-t-on ? C’est un principe de classe qui ne se discute pas : ce qui est à moi est à moi et j’en profite même jusqu’au bout, au nom justement de l’efficacité nécessaire à la préservation de MA planète.

Inutile de s’encombrer de valeurs obsolètes. Inutile de prendre en compte mon voisin bizarre et chômeur, inutile de faire de la place à l’obèse ou de se montrer prodigue avec l’efflanqué, inutile de pleurer sur le jeune désœuvré ou le vieux sans retraite, inutile d’éviter de copier les plus riches que soit jusque dans leurs costumes, même si ces signes de reconnaissance de classe sont généralement payés plusieurs mois d’un salaire de caissière de supermarché… Inutile d’aider le travailleur étranger aux limites de la légalité et toujours en survêtement, inutile de s’embrouiller l’esprit avec l’habitant des cités, les peaux trop foncées, trop jaunes ou trop claires, ceux qui beuglent dans la rue ou ceux qui chuchotent dans les conseils d’administration. Faisons fi du travesti prostitué, de l’intégriste, du gauchiste ou du partisan de la droite extrême : le jeune qui pille les magasins au Royaume Unis n’est qu’un représentant de la « chienlit » honnie de notre général national et il convient de rappeler à l’ordre ses parents. Des jeunes qui ne savent pas être polis et qui attendent que les allocations tombent sur leur compte sans qu’ils aient à lever un doigt de leur console. Des jeunes dont on affirme qu’ils ne sont pas « british », comme ceux des émeutes de 2007 en France n’étaient pas franchement français. Aucun lien entre les deux ? Non, vraiment… Les « indignés » espagnols, les manifestants grecs ou les Syriens torturés pour être devenus des traitres au régime, ils sont tous différents. Que chacun s’occupe de ses propres affaires et ainsi, il n’y aura plus rien à dire. Les politiques s’appliquent à classer, individualiser les déviances jusqu’à inventer des particularismes, quitte à les relier à un défaut d’éducation ou de culture, une lacune à l’endroit essentiel de la fierté nationale…

Rien à signaler donc si ces affaires concernent le démantèlement du dernier obstacle à la liberté que représente l’état, ses fonctionnaires. D’autant que ces derniers sont eux-mêmes convertis au service des riches qui veulent s’enrichir encore. Les quelques valeurs morales rescapées de cette marée sont certes héritées d’un passé glorieux, mais qui est sans cesse ébranlé dans ses confrontations avec les valeurs des économies qui évitent de les appliquer.

Il est vrai qu’aujourd’hui, tout le monde peut s’exprimer, et ce blog le démontre, mais encore faut-il que cette expression reste dans la sphère qui lui est assignée, que ce soit au nom de l’efficacité ou au nom d’un principe d’organisation de la parole : chacun à sa place, sinon, c’est le chaos et l’anarchie !

Bien sûr, il est souhaitable de ménager une place à ceux qui ont le savoir, les techniques, les facultés, le pouvoir… Mais seulement avec parcimonie et « discernement », sans quoi l’ordre social risquerait d’être détruit et il convient de laisser les riches s’enrichir et de s’apitoyer, de temps en temps sur les pauvres, les chômeurs et les jeunes qui sont laissés de côté… Or, comment s’acquiert cette légitimité ? Il faut avoir de l’expérience et pour ça, le pouvoir de s’exercer, de laisser fleurir la pensée au hasard des combinaisons et loin de la pression de cette « gestion efficace » des choses et des gens.

Voilà la barre placée toujours plus haut pour les plus éduqués de ces exclus, ceux qui ont appris l’exigence des disciplines, des sciences et des arts. Cependant, l’exigence de qualité, elle, semble dans les faits sombrer au plus bas…

Dessin de formes enchevêtrées

Dessin à l'encre (35 x x40 cm)

L’avalanche d’images de basse qualité, de mauvais textes et la consommation effrénée de ces mêmes productions médiocres qui ont envahi notre quotidien à coups de tablettes et autre « smart phones ». Devant cette masse envahissante, il est décidément plus commode de consommer que de s’échiner à dénicher les perles dont la qualité constituerait une source de progrès et cela, pour en soutenir les auteurs.

autoportrait

Pour le professionnel des idées qui se trouve tel un bâton planté sur une plage de sable à la marée montante, le sol se dérobe à mesure que progresse cette masse d’information dont certains prétendent se nourrir exclusivement. Il n’est déjà plus temps d’accumuler d’autres pelletées de sable qui, de toutes façons, ne feront que retarder l’échéance. Inutile donc de lâcher dans le tumulte de la vague la dernière perle de sa pensée. Non, il est plus urgent d’apprendre à nager.

Libérons nous de la parole, le temps que la mer se retire, tout du moins…

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Le système D planétaire

Publié le 29 mai 2010 — par nitroglobus A
Catégorie(s) Philologie

Ecole religieuse de fille - année 1885

Sortie du cours de morale

Il y a soixante ans, ma mère notait dans son cahier d’écolière : « Seuls les égoïstes recourent au système D ». Surprenante leçon qui orientait les bambins vers les solutions communautaires plutôt que celles qui se limitent à l’individu. Mais la débrouille, c’est pourtant primordial en ces temps de disette et de chômage… La morale aurait donc tourné ?

On le savait depuis la chute du Mur, mais la morale aurait aussi accompli une sorte de révolution silencieuse : aujourd’hui, qui se soucie vraiment de sa communauté ? J’entends bien, de sa famille, de ses amis, de ses relations professionnelles, de son quartier, de son village, de son département, de sa région, de son pays, de l’Europe, du monde et de la planète… Ah oui la Planète !

Conscience globale de proximité

Conscience globale de proximité

Nous sommes nombreux à trier nos poubelles et fermer le robinet avant de se brosser les dents ; nous sommes nombreux à attendre la voiture électrique, la maison sans chauffage, l’énergie éolienne et solaire et nous espérons tous sauver les ours blanc qui se cramponnent aux icebergs fondant comme le glaçon du soda siroté à la terrasse d’un café. Cette conscience élargie est tellement belle que nous avons l’impression de soutenir le Monde à nous seuls, de sauver les ours blancs de la noyade et de permettre aux enfants d’Afrique de se laver eux aussi les dents… La voilà notre solution collective, notre solidarité universelle, notre conscience écologique. Hourra, le monde a besoin de nous !

En plus, pas de problème si, à un moment ou un autre, nous oublions un bout de pizza dans le carton ou balançons la bouteille de Bordeaux de la veille avec les restes du dîner, il y a des employés qui rattraperont le coup. Et puis c’est encore mieux, car ça donne du travail aux chômeurs.

Oui, décidément cette solution collective a de multiples avantages, à commencer par la bonne conscience qu’elle offre sur un plateau. À la limite, on se demande pourquoi il faudrait s’occuper du reste : on est tellement bien à regarder l’île de la tentation sur le plasma du salon, même s’il faut retarder nos vacances aux Seychelles pour je ne sais quelle raison inexcusable, pirates des mers ou volcan islandais. Même s’il faut faire un léger effort pour réaliser enfin cet investissement locatif qui, grâce à la loi Scellier, nous permettra de ne pas payer d’impôts pendant neuf ans, nous croyons au progrès qui s’annonce toujours plus écologique, plus tentateur, plus riche, bref, plus jouissif !

Oui, nous avons inventé l’écologie jouissive et solidaire, mais surtout jouissive, car c’est là une préoccupation essentielle. Sans elle, la vie n’aurait pas de sens… Certes, il faut consentir également à payer plus cher l’essence, le chocolat solidaire, les légumes biologiques ou les dosettes de café, mais les Chinois travaillent dur pour faire baisser les prix. Grâce à eux, nous venons d’offrir le dernier cri de la technologie à belle maman, après l’avoir essayé nous même. Oui, les « i » se multiplient dans les noms de nos objets indispensables. Ce n’est pas grave. C’est comme le bout de pizza oublié : du virtuel, du rêve, de la connexion avec le monde entier, pour nous faire connaître et faire valoir nos qualités écologiques d’adepte du développement responsable (un peu), durable (surtout).

la tablette indispensable

Bien plus qu'une tablette

Qu’importe si en Chine, des ouvriers se suicident lorsqu’ils sont dépassés par les cadences, l’essentiel est que nous puissions continuer de consommer pas cher – tout en sachant que nous serons de moins en moins nombreux à pouvoir le faire…

Oui, nous sommes très économes, surtout lorsqu’il s’agit de nos sorties : pas besoin de cinéma, de théâtre, de concert ou de spectacle puisque nos soirées sont occupées par l’écran plasma et nos nombreux films téléchargés. La culture, pour nous, c’est plus grand, plus bleu, plus fort et plus proche de la Nature avec un grand N. La liberté est dans le rêve écologique et pour elle, nous sommes prêts à nous battre, mais plutôt par l’entremise de nos Avatars, tellement plus bleus, plus forts… Décidément, la meilleure écologie est virtuelle. Bien sûr, il suffit de donner à tous les enfants des Wii, des ordinateurs, des films piratés et des écrans à cristaux liquides – moins chers que le plasma. Les pauvres trouvent ainsi des petits plaisirs chez eux, dans leurs cités. Ils n’ont plus besoin de se déplacer, de partir en vacances, de s’offrir une maison de campagne puisqu’ils peuvent manger des pizzas, télécharger, jouer à la guerre, jouir à l’infini sans quitter leur divan. D’ailleurs ils en profitent et en abusent puisque leur poids ne cesse d’augmenter et que bientôt, ils ne pourront plus jouer au foot entre les tours des cités, lancer des cailloux sur les policiers ou passer des moments exaltants dans les caves à faire tourner la caïra des cités voisines. Voilà une belle solution collective pour occuper les pauvres.

Le look des Bobos

Bobo dans la tête

Nos plages sont libérées, nos stations de ski toutes entières offertes à notre glisse magistrale, nos routes désengorgées et le climat soulagé de quelques émissions nauséabondes. Bref, ce nouvel ordre mondial ne présente que des avantages et, qui plus est, des avantages COLLECTIFS !

Gérard Manvussa.

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